Le blog de Victoire


26/04/'16

petite

L’as-tu revu, est-il donc revenu, on me demande prudemment, sans oser prononcer son prénom, on dit « il »  n’osant pas les faire exister, les rendre vivants ou entiers. Je dis « ils » parlant de cette histoire, de lui-même et de nous, « nous » et donc forcément « je », comme je fais ici en vous écrivant souvent, évitant de nommer, ne formalisant pas vraiment, esquissant seulement : évidemment de la sorte je flatte votre imaginaire, il vagabonde, je le laisse libre et le respecte ; évidemment de la sorte je préserve l’autre que je chéris plus que moi-même, le protège de l’aigre acuité de la vérité nue, j’évite d’exposer à l’autre de front ce que je lui porte au fond.

 

La vérité c’est que je suis fatiguée, fatiguée de n’être que moitié, fatiguée d’être légère, légère, de ne rien peser. Il y aurait à prendre pourtant dans ce que je ne dis pas, dans les vrais contours, dans la vraie douleur qui se mesure en traces de mascara sur le blanc des draps.

 

Alors je vous laisse ici.

Je reviendrai vite, autrement et surtout : entièrement.

A bientôt,

 

Victoire

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6/04/'16

tango tango indigo

C’est un dimanche de nuit torrentielle, j’avais prévu la baignoire et le silence. La pluie d’après chaleur vocifère contre la verrière, je reconnais au son celle-là qui s’infiltre, je sais qu’elle s’infiltrera et je suis d’accord avec ça. Je sors mes pieds de l’eau chaude pour les plonger dans l’eau glaciale du salon, prends dans mes bras, sans en garder un seul pour ma taille, toutes les réserves d’essuies de bain, de torchons, de papier. L’eau glisse goutte à goutte dans mon piano ouvert, trempé davantage l’acier de carbone trempé, la rivière gagne du terrain par le mur du fond ; seule et nue et à genoux, calmement, sans appeler qui ne viendra pas, j’éponge, je tords, j’avale la pluie.

 

Il est très beau dans son costume et, l’admirant elle qui joue en quatre temps, il respire autrement : en trois temps. Moi j’ai les yeux fermés, je suis concentrée, j’accorde le tout qui alors se joue, l’air que lui prend et, sur la scène, la grâce et le talent.

 

Je me sens en dehors de mon corps, ou alors à l’intérieur d’un corps étranger, je lui écris hier soir, recroquevillée dans mes draps blancs. Quotidiennement je lui parle, lui dis et lui montre, je formule dès lors cette phrase qui m’échappe alorslittéralement, comme m’échappe mon enveloppe apparemment.

 

Pourtant ces quelques soirs où il me parle incessamment de mes

grands

yeux

noirs

je peux admettre et voir, dans le miroir, ces grands yeux noirs.

 

Heureusement qu’il y a sur l’île des serveuses de bistrot aux cheveux roses, qu’on s’habitue à l’île plus vite qu’on ne l’esquive ensuite, heureusement j’archive et je réécoute, je prolonge l’état dans lequel nous nous sommes disposés, imbibés l’un de l’autre comme des sachets de thé.

 

Heureusement le soleil fait de ma peau du cuir, de la terre. Heureusement aux aurores il fait déjà clair. Heureusement si j’oublie tout d’un coup je me souviens, rien qu’au parfum. Heureusement quand je quémande des bleuets il m’offre des fleurs, pas des myrtilles.

 

Heureusement je prends, la nuit, les moisissures des murs pour de la toile de Jouy.  Heureusement le ventre se gonfle, les yeux s’écarquillent. Heureusement, on peut déplacer les lits. Heureusement par les fenêtres ouvertes il y a le vent tiède, de saison, pour contrecarrer les sirènes hurlantes à raison. Heureusement on peut murmurer et dehors toujours la fin du monde puisqu’il y a, dedans, début de monde justement.

 

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28/03/'16

oh the wind the wind is blowing

Je suis debout dans la rame de métro, appuyée les bras croisés dans le dos, les doigts serrés autour de la barre de maintien, à regarder droit dans ses yeux qui face à moi ne faillissent pas ; on a les corps qui tanguent avec les démarrages, je fais un pas de côté, un pas de l’autre aux coups de freins, sans jamais lâcher ni la barre ni d’ailleurs son regard auxquels je me tiens bien. Nous ne renoncerons jamais il me semble à ces deux axes, l’un vertical et l’autre horizontal, qui nous offrent d’aller puis de nous revenir dans un même mouvement, toujours je m’accrocherai à la barre où se tiennent parfois d’autres mains, les bras dans le dos, le regard dans le sien.

 

Parlant d’axes, je les admire qui dansent, qui bondissent et rebondissent de bout en bout et qui, puisqu’on y revient toujours : savent retomber surtout. Ils ne semblent pas accordés et je reste hypnotisée, les percussions aidant, par ce désordre apparent. La chorégraphie est pourtant rigoureusement étudiée, les lignes sur la scène soigneusement dessinées, je sors de ma torpeur quand à leurs tours ils se rejoignent en opérant le même pas au même moment.

 

Parlant de moment, je voudrais ne jamais rencontrer personne que je ne pourrais pas, apparemment, faire autrement. Elle arrive dans ce café où je suis justement installée face à l’entrée, elle m’ignore et je l’ignore gardant toujours au fond ce souhait de dialogue entamé, de mensonge dénoué. Rien, semblerait-il et de son côté, ne pourra rien y changer, ni nos avancées, ni les bombes dans notre ville, ni les années : pas de quartier.

 

Parlant des gens, j’ai tant à dire à leurs propos qu’il ne sait plus finalement qui est qui, plus les prénoms, les histoires accolées aux prénoms, il me parle d’un générique de fin où on les verrait défiler un à un. Lui me dit que viendra forcément le temps où je renoncerai aux autres pour me concentrer sur ma propre personne et sur les rares ceux qui finalement deviendront les miens. Je pense, moi, que ce n’est pas pour demain.

 

Parlant de ce qui m’appartient, il qualifie mon écriture d’érotique, non : sensuelle, pour ce qu’elle laisse à envisager. Il évoque une scène où quelqu’un me rejoint dans un bain, je ne m’en souviens pas, pense ne l’avoir jamais écrite et c’est très bien. J’espère vous laisser toujours, même hors des formats courts, vagabonder dans des paysages que je n’aurai ni rédigés, ni même envisagés.

 

Parlant de paysages, nous passons en ville, un peu avant minuit, devant les hommages et messages de soutien. Je m’avance et me promène entre les mots à la craie, les caméras, les fleurs, les trottoirs bariolés et, c’est étrange : je n’y suis pas, dans ces ravages rappelés, ne ressens rien, je marche sur les dessins.

 

Parlant de ravages, rivages, virages, visages ; j’ai toujours voulu me payer le luxe d’associer ces quatre mots voisins, c’est maintenant chose faite.

 

Parlant de luxe, le vent fait si fort claquer les tuiles, la tempête fait un tel raffut dehors que j’ai beau tendre l’oreille, me concentrer et faire comme je fais toujours avant de m’autoriser le sommeil, j’ai beau essayer de percevoir sa respiration pour m’assurer qu’il dort enfin, rien n’y fait : je n’entends rien. Au petit matin il me parle de cette horrible nuit de naufrage et c’est finalement ce que nous sommes, de bons vieux naufragés follement chanceux de partager, au milieu de cet océan sans terre en vue ni continent prévu, le luxe du même morceau d’un même inébranlable rafiot.

 

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23/03/'16

Et la cavale bondira

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Il est en retard et il déteste ça, dis-moi où tu es, je demande, pour faire passer plus vite le temps de l’attente, alors en temps réel il cite et énumère, artère après artère, je me l’imagine qui traverse notre ville. Notre ville harponnée en son coeur, notre ville et son pouls qui continue à pulser entre nos mains mais aussi, songeant aux comploteurs de la terreur, souviens-t-en bien : entre les leurs.

Plus tard, alors que je fais un pas pour traverser, il fait barrage en plaçant son bras droit devant moi. Tu as vu, je t’ai sauvé la vie, il dit un peu fier comme il sait faire, et il ne sait pas, me sauvant aujourd’hui, et hier, et puis sans doute demain aussi, à quel point il réitère cet acte au quotidien.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Je suis persuadée que la longue route m’achèvera, que l’épuisement qui me guette me fauchera entre deux aires. Je me trompe et ces quatre heures en tête à tête avec moi-même me rendent d’emblée plus légère. J’arrive et il m’enlace, la dernière fois tu avais les yeux gonflés d’avoir tant pleuré, il me fait remarquer. Dans la maison des Vosges et aux alentours, rien n’a changé : même odeur, même feu crépitant dans la cheminée, même chats, même baignoire sur pieds, même gastronomie exemplaire, mêmes pantoufles trop grandes qu’il me tend et avec lesquelles, sans broncher ni qu’il ne le remarque comme l’année passée, je trébuche dans les escaliers. Ce qui ne s’y trouve plus, dans la maison des Vosges : mon coeur brisé. Je mesure alors, main sur la poitrine, les réparations survenues, l’étendue des coutures. D’y penser me donne le vertige. Chacun avec nos boissons et les récipients équivalents – verre de jus d’orange, tasse de thé, coupe de muscadet frais – nous trinquons « aux arbres ! » à trois : mon ami, l’arboriste et moi. Je me sens terriblement vivante dans cette maison qui vit, dans cette maison qui, si on ne l’aère pas en été, ne la réchauffe pas en hiver, si on ne l’habite pas vraiment finalement, se dévore entièrement. On souffle la bougie de nos anniversaires respectifs, l’âge que j’ai et le double qu’il a ; peu de différence, dit-il, sinon dans l’aptitude de résistance à la souffrance. On partage une cigarette japonaise dans la cuisine. Le lendemain, je suis presque nue dans ce lit, peau à peau avec cette inconnue à l’épiderme aussi pâle et constellé que je l’ai uni, doré. Imaginant comment il va nous dessiner je le vois qui, c’est vraiment joli, se surprend je crois à se réveiller. La suite à ce goût de dimanche en famille. Nous léchons ce qu’il reste dans notre assiette de la truite en croûte de sel, il me prépare un sandwich pour le trajet, m’écrit dans son livre, en guise de dédicace, sois prudente sur la route. 

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. J’atterris avant qu’il arrive, je le vois hâter le pas de loin, avec sa dégaine de marin et sa fine écharpe rouge qui ne sert à rien. Dans le bus qui nous amène chez lui, on parle du pays où nous nous sommes rencontrés, et j’ai pour la première fois la nostalgie de cette Perse qui, toute duelle qu’elle est, me laisse toujours sur la langue des sentiments contradictoires. Dans son appartement où il ne fait toujours que nuit, je dors longtemps. Je l’interroge tant qu’il se réveille abasourdi, en gueule de bois d’introspection, il dit. La pluie dégouline sur les palmiers du sud, je porte son pull et y reste, m’écrit-il plus tard, même lorsque je le lui rends. Je le suis dans la ville rose, vacillante sur la bicyclette rose un peu rouillée, avant de rentrer nous en sommes là, les garçons et moi, à écouter Cohen ou de la musique iranienne.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Je cherche quelque chose à répondre mais je ne trouve pas, dit-il, il me semble, avec ma voix. Je passe des journées entières à me taire et à vouloir plutôt faire parler à ma place et chansons et livres. Le jour qui n’existe que dans un calendrier sur quatre ressemble à un sursis, un report de peine, peine comme l’emprisonnement ou peine comme la peine qui nous tient. Il fait son inventaire, mes cheveux, mes omoplates, je suis debout je suis entière mais, à l’intérieur, suis déchirée et démunie de voir ainsi pleurer un homme qui toujours rit.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. A l’arrêt de bus, les gens effrayés s’éloignent, descendent du banc. Il vocifère et je m’avance vers lui, lui demande l’origine de sa colère. Tu veux faire un combat de regard, il demande, je ne me battrai pas avec toi, j’objecte, le regardant droit. Il rit, je ris. Je m’appelle Victoire et je te souhaite une belle journée, je dis, belle journée Victoire, mais tu n’auras pas mon prénom, il me répond.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Il est bien des grandes choses, mais n’est plus vraiment pour moi celui-là qu’il était alors que je l’aimaisJe lui demande si je peux le filmer, ce qu’il accepte, à ma surprise, sans protester. Avant de répondre à sa manière, pragmatique et méthodique, à la question que je lui pose, il réfléchit un temps, ses yeux se recouvrent d’eau et je retrouve soudain, là dans ma caméra, celui-là qu’il était alors que je l’aimais.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Il me demande de nommer la plus belle période de ma vie, ce à quoi je réponds « maintenant » sans hésitation, malgré le danger d’explosion. Lui pense que les meilleures surviennent après les pires, et je crois qu’il a raison.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. J’ai le sentiment de construire sur un terrain miné, aux côtés de lui qui se construit aussi, de lui qui est, dit-il et au propre comme au figuré, en perpétuel chantier. Y est-il ? Je n’y suis pas et il le sait. Je ferme la porte à un garçon qui littéralement le proposait, de faire de ma chambre une forêt.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Je lui envoie la cavale et ajoute je suis une chanson. Lui qui sait toujours tout me répond je l’ai toujours su, que tu étais une chanson.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Je traverse une frontière pour la retrouver, lorsqu’elle me remercie d’être à ses côtés, je lui dis et je ne l’aurai jamais autant pensé : je ne pourrais pas être ailleurs. Elle, accrochée à son violon comme à une proue ne sait pas comme on l’écoute ; elle ne sait pas, sur scène, comment, à côté de moi, tressaute et bat la mesure celle qui l’aime.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Dans le train de retour de Londres, Londres avec sa pluie et ses magnolias fleuris, on reste debout à tanguer dans le wagon-restaurant, à siroter en riant du vin mauvais et hors de prix. Le lendemain, en quittant après une heure l’endroit où nous déjeunions, nous manquons de rebrousser chemin, persuadées d’avoir oublié quelque chose, avant de réaliser qu’il s’agit de ce que nous ne nous sommes, faute de temps, pas encore dit. A lui je parle de mon besoin de légèreté, d’imposer ma place, de n’être, si pas évaporée, au moins vaporeuse ou aérienne. Comme une danseuse, il suggère de sa voix qui compte tant pour moi.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Un dimanche je l’emmène à la mer, partage avec lui le tout premier café en plein air. On a tant de choses à se dire qu’une plage entière ne suffit pas, ni d’ailleurs l’autoroute, ni la prolongation qu’il me propose et que, comme toujours, je n’accepte pas.

 

Arrête-toi, il faut que je te raconte. Je photographie son ombre au bistrot et puis, plus tard, son ombre qui me joue du piano. J’accompagne mon père dans ses pérégrinations d’antiquaire, lui chipe, pour le parfum de sa lessive, ses mouchoirs de tissu lavés à chaud. Au petit matin, j’ai cette particularité d’avoir la bouche gonflée de sommeil. Je l’écoute me lire mes textes tout haut qui, d’un coup, ne me semblent plus miens et me semblent justement « plus hauts », tiens. Avec le printemps nous fêtons le nouvel an, comme en Iran. Je planifie avec elle un voyage qui nous sert de relais, on se répète « on se souviendra, hein, quand on y sera, d’où on en était ». Je petit-déjeune en écoutant sa voix qu’elle enregistre pour moi. J’imprime pour lui la définition d’ad libitum, jusqu’à plus soif, ajoutant simplement que tout est là.

 

Arrête-toi, il faut que je te dise. Toi qui te cherches ici parfois, quêtes l’instant vécu avec moi que je n’écris pas. Sache que tu fais partie de mon paysage, de ma petite permanence. Que si j’écris c’est quelque part c’est pour agripper, figer, pour ne pas oublier et que dès lors tu peux t’assurer que je ne t’effacerai pas, que c’est la certitude que j’ai.

 

Arrête-moi, il faut que je te raconte.

Tu demandes Victoire, où es-tu passée ? J’étais passée à la trappe, à tabac, de mode ou de l’autre côté, trop à voir goûter sentir toucher porter à, disons, enregistrer. Abondance et surplus, pertes de mémoire, serveurs saturés.

T’échapper, tu sais, c’est aussi m’échapper.

Ne plus jamais rester

rappelle-le moi

tout à la fois

si étendue

et si peu

entendue.

 

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15/02/'16

une île

Si tu es liquide je suis contenant, la boîte étanche aux renforts mordorés, à la grande capacité d’accueil, oui grande mais pas illimitée. Me sentir bientôt saturée c’est refermer d’un coup sec sur ta main le couvercle à peine entrouvert, souffler sur tes doigts sans toutefois m’excuser, te caresser. Dans la boîte : vagues à l’excès, risque imminent de débordement. Par l’ouverture, laisser s’échapper sans trier, d’urgence, avant rupture des fondations. Au sol et à l’air libre alors, un peu de toi, un peu de moi, qui s’évaporent et c’est comme ça.

 

Alors que tous s’accordent à dire, ou m’accusent c’est selon, de n’évoquer ici que le plan clair, de ne pas vouloir voir, tu dis ton écriture est si sombre, si mélancolique, elle ressemble à un moyen de survie, et c’est toi qui as raison.

 

Il me rencontre et ne me fait pas la bise, la bise que l’on claque, vent du nord sur la peau de l’autre ; d’emblée il m’embrasse, littéralement il m’embrasse, ses lèvres sur ma joue. Deux heures se passent et je sursaute de ne m’être pas déjà dérobée, c’est même moi, je crois, qui propose de prolonger. L’un et l’autre on s’écoute beaucoup, j’oserais même dire que l’on s’entend. On se regarde beaucoup aussi, j’oserais même dire que l’on se voit. On se tait parfois, c’est là qu’il me devine, je crois. Il a une chemise nouée jusqu’au col et cette façon de cligner de temps à l’autre ses deux yeux rieurs, une demi-seconde, pour marquer sa compréhension, sa bienveillance ou son approbation. Il dit j’ai hâte du jour où tes angles seront moins arrondis. Plus tard, vers minuit, ses mains, sa bouche brûlante contre mes lèvres bleues, un baiser avec mes mains froides dans son cou et mes dents qui claquent.

 

Je rejoins ma bleue dans le train à grande vitesse, elle rit de me voir arriver, à Amsterdam je l’entends éclater de rire au milieu de la nuit, en dormant, je chante avec elle le jardin d’hiver au-dessus d’un restaurant animé et bruyant, je m’exclame ah ce qu’on est bien, hein plusieurs fois, elle rit encore.

 

La salle de cinéma est bondée, alors on s’assied sur les marches, imbriqués l’un dans l’autre, sa main dans mes cheveux, la mienne faisant l’inventaire des différentes températures de son dos. A l’écran, on demande plusieurs fois à l’actrice enfant : tu veux jouer ? Je veux m’amuser, m’amuser, elle répond. Systématiquement, lorsqu’il éclate de rire, il m’embrasse. Déjà, je reconnais son parfum, et le très léger fond de tabac qui, de ses mains, s’imprègne aux miennes. Plus tard, on se prépare un thé de politesse, vous savez bien, celui qu’on oublie sur la table, qui refroidit là et que l’on verse dans l’évier le lendemain matin. Quelques jours plus tard, je reste volontairement un instant prostrée devant mon entrée : c’est une telle joie d’entendre, au travers de ma propre porte, le son de la radio française et le parfum d’un repas sur le feu. Quand, parce que l’on se connaît pas, je voudrais déjà lui garantir ce que je ne suis pas, il dit ne me parle pas de garantie, nous ne sommes pas des objets. Et lorsque j’atteins des hauteurs déraisonnables il s’efforce de démystifier, il attrape mon poignet et me ramène à la terre, il dit nous n’exploserons pas en plein vol, nous ne sommes pas un feu d’artifice. Nous ne sommes rien d’autre que des Terriens, et c’est sur cette terre que l’on se tient, imparfaits et vraiment vrais, c’est sur cette terre que l’on se tient… bien. J’enfile son pull sur ma peau nue, il trouve qu’il me va bien, quand il me faut sortir trouver un remède à minuit il me suit, j’oserais même dire qu’il m’accompagne.

 

Au restaurant, il pleure et je lui tiens le bras. Quand je lui dis d’oser m’appeler, il dit : mais je ne veux pas te déranger. Je sursaute de cet aveu, moi qui, si longtemps, l’aura aimé immense me faisant toute petite, la plus petite possible pour ne pas, justement, le déranger. 

A l’hôpital, je lui apporte ce livre de seconde main, choisi pour son titre et attrapé à la volée pour lui faire oublier son embellie pulmonaire. Le lendemain, dans le train, je discute littérature avec cette dame qui me plaît au premier regard. Je lis ceci, en ce moment, dit-elle en sortant de ce sac le même livre qu’offert la veille à mon amie, même vieille édition, même carnets mal découpés.

Alors que j’assiste à ce cours de danse, éblouie par tant de légèreté, il me rejoint. Il pose sa tête sur mon épaule et se met à pleurer, des larmes épaisses, lourdes comme des pierres, je ne dis pas grand chose, pense aux danseurs qui feront mieux l’affaire, que la légèreté sera contagieuse, plus cajoleuse, je le regarde droit dedans, les mains sur ses épaules, je répète ça ira, ça ira, nous n’avons pas perdu le fil, le fil est toujours là. 

Au cinéma, j’assiste auprès d’elle à la toute première projection de son film. Je passe de son visage à l’écran à son visage de visu, à l’un puis à l’autre à nouveau, elle est émue et je le suis qu’elle m’ait choisie. Le lendemain, je bois un thé avec elle, elle ne le dit pas mais je devine, je dis : non ?, Elle dit : si ! Je répète non, non, elle assure si, si, je me lève et l’enlace, enlace donc d’un même mouvement la vie qu’elle a au-dedans. Parlant de vie d’ailleurs, je trinque au champagne au nom en trois lettres de cet enfant né à 11h11.

A l’aéroport, ma famille s’en va sans moi. Vingt-quatre heures plus tard, je grimpe dans l’avion seule, et, à Atlanta, reste stoïque lorsque la dame tourne chacune des pages en omettant de s’attarder sur celle estampillée en grand : IRAN. Je dépasse et bouscule deux centaines de personnes, i’m sorry, i’m sorry, cavale dans l’aéroport, attrape ma correspondance en riant nerveusement. Le lendemain je glisse sur la neige américaine, les Rocheuses s’étendent comme des draps blancs, il se retourne souvent, mon grand-frère, ne me laisse jamais trop longtemps derrière. Tu m’aimes même si tu me détestes ?, il me demande, et je pense tout bas qu’il s’agit là du grand luxe de la fraternité. On nage dans l’eau brûlante du cratère d’un volcan, on reste ébahis par les gens d’ici, leur enthousiasme permanent, on prend l’avion du retour avant d’avoir le temps de régler nos corps à l’horloge d’outre-Atlantique, à l’aéroport de New-York un inconnu dénoue les noeuds de mes épaules.

 

Sous ma verrière, on enchaîne les Truffaut, on note les récurrences. Il répète  « dans les histoires d’amour il y a un début, un milieu, et une fin », il dit aussi « ni avec toi, ni sans toi ». Lui me donne, beaucoup, paumes ouvertes, librement. Il reçoit, je crois, plus difficilement. Le livre dit qu’il est plus facile de donner que de recevoir, parce que recevoir c’est avoir les mains pleines, moins libres de mouvements. Je crois que le livre dit vrai, je crois que je lui apprendrai, que je sais bien, moi, comment danser, comment on valse les bras chargés.

 

Le mystère me tourne autour comme un charognard. Je le cherchais, avant, la souhaitais vivement, ma matière à roman. Aujourd’hui je n’en veux plus, mais il faut croire qu’on ne se débarrasse pas si aisément du secret médisant. On mène l’enquête, on installe une caméra, ma porte est désormais doublement verrouillée par un loquet doré. Sur l’image à l’infra-rouge, pas de voleur ni d’intrus, juste notre étreinte affolée dans le hall d’entrée, mes mains sur ses joues, les siennes sur ma taille, mon short sur le sol, mes jambes en collants.

 

Il me parle – il n’est pas le premier –  de mes mille visages sur les photographies mais dans la vie vraie aussi, de celui que j’avais en lui ouvrant la porte, celui-là, que j’ai lorsque je lui raconte, cet autre après le dîner, un autre encore la tête sur l’oreiller. Sont-ils tous miens ? Lequel donner à voir pour qu’on me résolve enfin ?

 

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